Dans la peau d'une roussette

Publié le 18/01/2019 à 18:36 par samson
Dans la peau d'une roussette

Je ne vous parle pas d’une belle rousse avec des jolies tâches de rousseur mais de cette mignonne petite chauve-souris dans le corps de laquelle une main invisible m’a fait revenir à la vie après ma vie terrestre. Personnellement je ne m’y attendais pas. En tant qu’athée convaincu durant ma vie terrestre, pour moi l’affaire était réglée. Tout au plus mes enfants me pleureraient, ma femme peut-être, et les autres m’oublieraient très vite. Comprenez donc mon étonnement quand je suis né dans ce sombre clocher et que j’ai vu pour la première fois la tête de ma nouvelle mère. J’ai cru faire un infarctus en la voyant mais comme j’étais jeune, il n’y a pas eu de mort prématurée par infarctus. C’était assez de l’infarctus qui m’avait fait passer de vie à trépas en plein conseil d’administration sous l’œil médusé de mes collaborateurs. Comment vous décrire ma nouvelle maman ? Un museau ressemblant de loin à celui de mon caniche, des petits yeux qui auraient pu être mignons dans un autre visage, un sourire laissant apparaître des petites dents en forme de crocs et surtout de très grandes oreilles dont je n’espère pas avoir hérité.

Après cette première surprise, j’ai dû me rendre à l’évidence : il y avait quelque chose après la mort. Ayant toujours été pragmatique, je conclue qu’il allait falloir m’adapter le plus vite possible à ma nouvelle vie si je voulais survivre dans ce monde. Mais pourquoi diable maman est-elle toujours suspendue par les pieds sur cette poutre avec la tête en bas ? J’y réfléchirai après ma première tétée à la mamelle que me tend maman. Eh! mais il est pas si mauvais que ça ce lait ! Il a le goût du lait en tube Nestlé dont je raffolais quand j’étais gamin et être recouvert par les ailes de maman, même la tête en bas, c’est doux. 

Les jours ont passé. Au début, maman m’emmenait voler avec elle, agrippé à son corps, puis aprés quelques semaines, elle décida de m’apprendre à m’accrocher moi aussi à la poutre pendant qu’elle irait voler à l’extérieur du clocher. Faudra quand même qu’on m’explique pourquoi maman ne sort que la nuit car dans mon ancienne vie, c’était l’inverse. Maman me disait que ça faisait mauvais genre de sortir la nuit. Et puis au bout de deux mois, maman a entrepris de m’apprendre à voler de mes propres ailes. Ça a toujours été mon rêve de voler quand j’étais un humain.  Je me rappelle que je rêvais parfois la nuit que je volais et j’étais très déçu à mon réveil de voir que ce n’était qu’un rêve. Maintenant, c’est la  nuit que je dois voler si je veux survivre. Être chauve-souris, c’est bien le monde à l’envers : on a la tête en bas le jour et on vole dans le noir la nuit.

Le jour de mon premier vol sans filet est arrivé. Maman est restée encore quelques jours près de moi pour m’apprendre à voler par une nuit sans lune en ne me fiant qu’à l’écho que mes petits cris font sur les arbres qui m’entourent. J’avais appris à l’école que les chauves-souris se dirigeaient dans l’obscurité grâce à leur étonnante capacité qu’avait leur bouche ou leur museau d’émettre des ultrasons qui leur revenaient en écho dans leurs grandes oreilles afin de s’orienter mais entre savoir une chose et l’expérimenter en réel, c’est très différent. Au début, j’étais tellement enthousiasmé de mon nouveau don que je criais sur tout ce qui m’entourait rien que pour en recevoir l’écho. Ma maman m’y a encouragé puis m’a demandé de faire la même chose avec tout ce qui bougeait autour de moi. C’était une autre paire de manche. Cela me rappelait l’époque où j’allais le dimanche à la chasse au canard et qu’il fallait tirer sur le canard en plein vol. Je me suis donc égosillé sur tout ce qui bougeait dans mon environnement et petit à petit, j’ai appris à localiser dans le noir le moindre moucheron avec mes ultrasons et surtout à l’attraper et le manger. C’est le moment où maman a estimé que je pouvais maintenant voler de mes propres ailes et aller chasser tout seul la nuit. C’est ainsi qu’un jour, ou plutôt une nuit, je suis passé au dessus de mon ancienne habitation, un manoir à l’écart du village entouré d’un grand parc aux arbres centenaires. Il était onze heures du soir et c’était la pleine lune. Je me suis posé sur une branche du vieux cèdre devant la bâtisse pour que la chouette du parc ne me voit pas et j’ai reconnu derrière la fenêtre éclairée de notre chambre la silhouette de ma femme. Elle était revêtue de sa nuisette en satin blanc que je lui avais offerte peu avant ma mort. Mon Dieu qu’elle était belle. Sous les rayons de la lune se reflétant sur son corps, on aurait dit un ange. J’ai voulu aller me poser sur le rebord de la fenêtre pour l’avertir de ma présence mais très vite je me suis ressaisi. Ma petite voix m’a dit As-tu vu ta tronche ? Comment veux-tu qu’elle te reconnaisse ? Et même si la nature t’avait donné la parole, tu ne t’imagines quand même pas qu’elle va croire une chauve-souris qui lui dit qu’elle a été son mari dans une vie antérieure !

J’ai donc repris mon vol, tout penaud dans la nuit. Je me sentais horriblement seul dans mon nouveau monde. Ça ne pouvait plus durer comme ça. Je devais faire un mauvais cauchemar et j’allais me réveiller. Perdu dans mes pensées, je n’ai pas vu les premiers rayons du soleil poindre à l’horizon mais une buse qui volait non loin de moi, non seulement les avait vu mais surtout avait vu en moi une jolie roussette dont elle allait faire son repas. J’ai compris pourquoi maman m’avait appris à ne sortir que la nuit. Terrorisée d’être devenu la proie de cet oiseau de malheur, j’ai volé de toute l’énergie de mes ailes vers mon clocher et je dois dire que c’est la première fois de ma vie que j’ai remercié le ciel de m’abriter dans un clocher d’église, moi l’athée convaincu qui avait été favorable durant ma vie terrestre à ce qu’on détruise tous ces bâtiments inutiles avec leurs clochers où l’on célébrait une illusion. Peut-être que le ciel m’avait fait renaître en chauve-souris pour apprendre qu’il y a un Dieu dans ce monde.

Les jours qui suivirent la retrouvaille de ma femme ont été très durs. Non ma vie n’était pas un cauchemar dont j’allais me réveiller et il allait falloir vivre dignement ma nouvelle vie de chauve-souris. De ce jour, je décidais de me joindre au groupe des chauves-souris de mon âge que j’avais évité jusqu’à présent. Je commençais donc des manœuvres d’approche d’une chauve-souris qui avait quelque chose d’indéfinissable à mes yeux. Cela me rappelait mon adolescence d’homme dans ma vie antérieure où j’avais été bourré de complexes et n’osait aborder le monde féminin sans avoir la peur au ventre d’être rejeté. Une nouvelle occasion m’était donnée de vivre dans la peau d’une jeune chauve-souris une adolescence réussie. Cela se fit sans trop de difficulté car dans le monde des chauves-souris, on ne sait pas ce que les mots complexe et tabousignifient. Les rapports avec le sexe opposé sont plutôt directs et finalement, moi j’aime ça. J’ai même découvert que je suis aux yeux de ma dulcinée une chauve-souris attirante et pourtant je persiste à croire qu’une chauve-souris, c’est laid. Va me falloir m’habituer à ma nouvelle image et même à l’aimer et cela sans l’aide d’un psychiatre. Ma nouvelle compagne chauve-souris semble vouloir m’y aider car chez les chauves-souris, il y a beaucoup de tendresse dans les couples. Dans le silence de la nuit, bien à l’écart des voyeurs dans l’obscurité du clocher, on se dit à l’oreille des mots d’amour inaudibles pour les humains. C’est un petit peu notre langage codé. On a le projet de déménager dans cette grotte, là-bas sur la montagne, pour y fonder notre famille. Finalement il n’y a pas que des inconvénients à être devenu une chauve-souris.

En ce moment, j’ai pourtant un nouveau souci : je me demande en quoi je vais me transformer à ma mort. Cela me fait comme un pincement au cœur parce qu’une chauve-souris, c’est craintif.

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                                             Nights in white satin